Lettre aux futurs bacheliers

 

On admet que les hommes doivent prendre soin de leur corps. Ainsi se trouvent à leur portée des biens dont, trop souvent on jouit sans s’apercevoir de leur valeur réelle : santé, joie de vivre, plaisir du simple fait d’être présent au monde, et de goûter cette présence. Mais il est une autre forme de souci de soi, qui nécessite un travail, dont dépend l’accomplissement humain dans sa plénitude. Il s’agit de prendre soin de sa pensée, de sa vie intérieure. « Prendre soin »… Comme on le fait d’un être aimé, d’une relation, d’une œuvre en cours. Epicure le rappelle : la philosophie vaut bien qu’on se donne la peine de lui consacrer son attention, car elle est une médecine de l’âme.

 

Chasser les peurs sans fondement, et atteindre les diverses jouissances que l’existence rend possibles : tel est l’enjeu inestimable de la réflexion libre qui ouvre à la sagesse. La pensée se cultivant elle-même se réalise dans une lucidité agissante, dont la joie de comprendre est le ressort décisif. On éprouve ainsi un bonheur insoupçonné : celui de se découvrir maître de ses jugements, celui d’être libre.

 

Il faut avoir le courage, souvent, de prendre le contrepied de l’opinion commune, quand elle condense en elle des préjugés devenus trop habituels. Il faut savoir être soi-même et conduire l’aventure de la méditation philosophique comme on s’inscrit dans un dialogue. Les grands auteurs ont pensé avant nous. Mais nous ne sommes tenus à aucune servilité à leur égard.

 

Souvenez-vous de Spinoza : tout accroissement de comprendre est un accroissement de la puissance d’agir. Et ce gain est un enrichissement de l’être lui-même, avec la joie qui en résulte.

                                                        Henri Pena-Ruiz